5ème clé – Se préparer à l’engagement collectif dans la transition !

Traverser les crises en semant ensemble la vie pour l’à-venir !

Il est rare que le chemin de la transition se fasse seul. Dans ce 3ème article sur la 5ème clé « découvrir ma puissance en temps de crise », nous approfondirons comment se préparer à l’engagement collectif dans la transition et, à travers cette recherche, nous découvrirons certaines clés de l’action non-violente.

Dans mon article précédent, « Avant d’agir, prendre soin de la violence qui m’habite », nous avons poursuivi notre exploration de cette façon d’agir au sein de la crise qui est cohérente avec les buts que nous poursuivons : la non-violence active (Nova) ou la Bonne Puissance. Elle commence par « l’engagement individuel » : accueillir la violence qui nous est faite et celle qui jaillit en nous, ne pas réagir mais agir, décharger sa violence sur une médiation symbolique, cultiver le pouvoir de la vulnérabilité. Nous allons maintenant explorer l’engagement collectif…

Dès que la voie du dialogue est bloquée, la stratégie non-violente sera de conscientiser d’autres personnes, de faire appel à leur solidarité, d’élargir le cercle des acteurs. Au cours du XXe siècle, avec les différentes expériences, les échecs et les réussites de ceux qui ont emprunté cette voie, il a été possible de dégager quelles étaient les grandes étapes de l’action non-violente… de l’engagement collectif.

Les moments de l’action non-violente

Ils sont au nombre de trois : la préparation, l’action et assumer les conséquences de nos actes avec la Bonne Puissance. Dans cet article, nous allons approfondir le premier : la préparation.

1.     La préparation 

Ce que nous avons déjà vu dans les quatre clés de la transition précédentes, fait partie de cette préparation :

  1. Conscientiser mes moteurs et les mettre en relation avec ceux des autres
  2. Faire basculer notre regard
  3. Danser avec l’ombre et la lumière, oser et croire
  4. Faire face à nos dragons et traverser nos peurs

Ces passages ne sont pas réalisés une fois pour toutes en nous, mais en approfondissement permanent, comme une spirale qui monte toujours plus haut.

Voyons 6 autres aspects de la préparation.

Décharger en groupe notre violence sur une médiation symbolique

Veiller à prendre soin de la violence vécue par chacun et par le groupe et à ce qu’on va en faire.

En Équateur, où nous avons vécu sept ans, existe une tradition durant le réveillon du nouvel an qui, dans cette optique, nous a semblé très sage : les « años viejos » (les « vieilles années »). Partout dans le pays, les gens représentent dans la rue, devant leur maison, des scènes de violence subie pendant l’année écoulée. Cela peut être le mari alcoolique éméché, des scènes de couple ou de famille, des événements publics ou politiques… Ils fabriquent des poupées avec des vieux vêtements bourrés de sciure et les mettent en scène. Dans les rues principales des grandes villes, c’est aussi majestueux et élaboré que les chars d’un grand carnaval. Pendant la soirée, tout le monde peut se défouler sur ces poupées : parents, enfants, jeunes et vieux, les passants… Dans la dernière demi-heure avant minuit, les radios diffusent des musiques et des discours qui font penser à la fin du monde et le défoulement va crescendo. Quelques minutes avant le passage à l’année nouvelle, au milieu des cris, ils aspergent les poupées d’essence… Les dix dernières secondes de l’année sont décomptées d’une voix caverneuse sur les radios et reprises par les participants… 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1 et l’allumette est jetée ! Les pantins prennent feu et quelques minutes plus tard, il ne reste qu’un tas de cendres… L’année nouvelle peut démarrer, libérée en quelque sorte des scories de l’année précédente !

Former des « noyaux générateurs » de transition

Si ce n’est déjà fait, à cette étape, il est essentiel de ne pas rester seul. Ce sont les autres qui nous feront grandir et vice versa. Ce n’est qu’ensemble que nous aurons une vision plus complète et les différents talents dont nous aurons besoin au cœur de notre engagement.

Il n’est pas nécessaire d’être nombreux. Toutes les grandes luttes non-violentes ont démarré à partir de petits groupes de moins de dix personnes. Au départ, c’est même souhaitable de rester un groupe à taille humaine, où les relations et une dynamique de groupe incluant chacun dans une logique d’équivalence, restent possibles.

Analyser la situation

Qu’un conflit soit grand ou petit, il faut d’abord bien le cerner. Il est essentiel que l’action soit décidée à partir d’une connaissance exacte de la situation dans laquelle s’inscrit l’injustice et/ou la violence que l’on veut dénoncer et transformer. La force de la non-violence repose sur la force de la vérité. S’en tenir aux faits, les vérifier et éviter les analyses polarisantes (voir le bien d’un côté et le mal de l’autre) est déjà un défi énorme… Un outil tel que l’Analyse Non-Violente peut nous y aider.

Réfléchir à l’alternative et commencer à la vivre ensemble

Établir une stratégie d’actions pour sortir de la violence fait partie de l’étape de préparation et a l’avantage de mobiliser les énergies. Le risque est de se laisser obnubiler par ce qui détruit la vie, d’être accaparé par « l’engagement contre » la violence. Il est fondamental de se poser la question : « une fois que nous aurons stoppé cette violence, par quoi va-t-on la remplacer ? »

« Montrer l’exemple n’est pas la meilleure façon de convaincre, c’est la seule. »

Gandhi

Ce fut une des principales limites de beaucoup de luttes non-violentes du XXe siècle. Une fois le dictateur renversé ou les lois injustes démontées, une démobilisation massive s’opère… Parmi ceux qui restent engagés, les avis concernant l’alternative sont souvent si différents que les énergies et les personnes se dispersent… Et, trop souvent, une autre forme de violence ou d’injustice prend la place de celle qui a été combattue avec succès.

« Chaque jour vous avez une influence sur les autres. Par vos mots, vos actes et vos attitudes. Décidez chaque jour de l’héritage que vous souhaitez leur laisser. »

John di Frances

Essayer de mettre en pratique ensemble l’alternative va en même temps témoigner de la cohérence entre notre discours et nos actes, et permettre de tester la validité des « bonnes idées ». Cela va aussi nous garder dans une démarche humble face aux autres, car nous ne manquerons pas de rencontrer des obstacles et des résistances, en nous en premier lieu, et dans les contingences de la vie. En entrant dans une démarche d’apprentissage à partir de nos erreurs, nous cultiverons la tolérance vis-à-vis des autres et de nous-mêmes. Vivre dès maintenant l’alternative, aussi imparfaite et limitée soit elle, c’est comme une semence. Elle peut paraître insignifiante, mais représente un tournant décisif, un ancrage dans le réel, au-delà des idées. Passer à l’action en mettant en pratique l’alternative est un moment essentiel dans notre cheminement de transition. Il y a un avant et un après !

La préparation peut être longue, itérative, mais sans elle, nous ne sèmerons pas ce que nous désirons.

Poser un cadre et des « règles du jeu » et s’y tenir

Le respect du cadre est le complément essentiel au respect des personnes. Le respect des personnes s’exprime dans mon regard et ma façon de dialoguer (cf. 2ème clé de la Transition et la Roue du Changement de Regard). Le respect du cadre constitue ce que nous appelons « le deuxième pied de la non-violence ». Marcher avec les deux pieds de la non-violence est nécessaire pour garantir un équilibre dans la relation en tenant compte à la fois des individualités et du cadre qui permet le vivre ensemble. En effet, la clarté, la cohérence et la fermeté produisent la sérénité, la sécurité et la justice, toutes trois indispensables à la vie en paix et en harmonie des êtres humains quels qu’ils soient.

Dans la relation, le premier aspect du cadre consiste à vérifier si j’ai affaire à la bonne personne, au bon moment et au bon endroit, c’est ce qu’on appelle le cadre relationnel. Si l’une de ces conditions n’est pas remplie, le dialogue va envenimer la situation au lieu de l’améliorer. Mieux vaut alors le stopper aussitôt, si nécessaire interpeller l’autre sur le point qui n’est pas adéquat et chercher comment rencontrer ces trois conditions.

  • Si je ne suis pas la bonne personne, c’est-à-dire celle qui est concernée par ce que l’autre veut me dire, alors je l’oriente vers cet autre. Si je me rends compte que l’autre n’est pas le bon interlocuteur pour ce que j’ai à dire, je ne continue pas le dialogue.
  • Si le moment ne permet pas une bonne écoute, attentive et respectueuse, parce que l’un des deux n’est pas disponible à ce moment-là, j’en propose un autre.
  • Si le lieu ne permet pas à chacun de se sentir en sécurité avec une garantie de confidentialité, j’invite l’autre à en changer.

Définir clairement les règles du jeu que l’on souhaite voir respecter est une étape que l’on oublie trop souvent… pourtant essentielle pour permettre le vivre ensemble.

Un premier exemple : au début d’un groupe de travail, on peut créer ensemble une « alliance de partenariat »1 sur base de 4 questions très simples :

  1. Dans quelle ambiance voulez-vous travailler? Critères ? Comment sait-on que ce critère est présent?
  2. Quels sont les ingrédients pour maintenir et développer cette ambiance?
  3. Quand cela devient tendu entre nous, sur quoi est-ce qu’on s’appuie?
  4. Qu’est-ce que chaque individu compte apporter concrètement au système pour nourrir cette ambiance?

Un autre exemple : certains groupes non-violents se basent sur les caractéristiques générales de la non-violence active pour définir une charte à laquelle ils s’engagent tous.

Un choix éthique : Les méthodes non-violentes ne sont pas employées pour des raisons pragmatiques et tactiques, mais comme conséquence d’une attitude éthique fondamentale, basée sur le respect absolu de la personne humaine.

Une fin juste : Il faut que le but de l’action soit toujours objectivement juste. Par exemple, redresser une situation d’injustice ou de violation des droits de l’homme, ou sortir d’une situation qui ne donne plus vie.

Des moyens adaptés : Les méthodes non-violentes ne séparent jamais la fin et les moyens. Le résultat est déjà en germe dans les moyens utilisés. Tout ce qui est obtenu par la violence ne dure qu’autant que dure la violence.

Créatrice : Il existe dans la non-violence différentes méthodes d’action, mais ce ne sont pas des recettes. Chaque lutte non-violente devra découvrir, inventer, développer ses propres formes d’action. On pourra s’inspirer des expériences du passé, mais la créativité aura toujours une grande part.

Libératrice : L’action non-violente invite chaque personne à employer et développer ses aptitudes et à découvrir les forces  de vérité cachées en elle. Chaque personne grandit dans l’action et fait reculer ses peurs et ses préjugés sur l’autre.

Démocratique et communautaire : Les méthodes et les stratégies ne sont pas fixées par une seule personne. Des solutions vraies ne peuvent être trouvées que communautairement, ce qui exige la collaboration active, sur un plan d’équivalence, de tous ceux qui s’engagent. L’expérience montre que c’est souvent « le plus faible » qui apporte des vérités que les autres ne voient pas.

Persévérante : Il faut distinguer le but lointain visé et les étapes par lesquelles on le réalise. L’engagement non-violent conduit à un combat long et persévérant, qui demande une fermeté permanente.

Un art de vivre : Cette force de l’amour qu’est la non-violence appelle une cohérence de vie entre ce que je crois, ce que je dis et ce que je fais. Dans ce sens, elle exige que chacun aille puiser à une source qui le régénère constamment. Pour certains, c’est leur foi en Dieu, pour d’autres, ils trouvent une source généreuse dans leur foi en l’Homme.

Se préparer à ne pas se défendre… la vraie force ! 2

Dire de « ne plus se défendre » n’est pas un appel à être faible. Tout au contraire, il s’agit de la condition pour trouver la véritable force. Celle-ci ne procède d’aucune lutte ni même d’un comportement de prévention contre la violence.
Il convient de se souvenir que nos pensées, nos paroles, nos actes créent la réalité dans laquelle nous vivons. Se défendre, c’est créer un monde où existe l’attaque. Inversement, cesser de se défendre, c’est cesser de créer la violence. Il est nécessaire de comprendre que toute violence a son origine dans la défense. Toute violence naît d’une souffrance reçue. Mon agresseur m’attaque parce qu’il a souffert. Cela ne le dédouane en rien. La société peut et doit le juger, aussi justement qu’il est possible. En revanche si, à titre personnel, je prononce un jugement sur lui, alors je méconnais que je ne suis pas différent de lui. Car tout le monde se défend !

Toute violence s’enracine dans la défense contre la souffrance.
Comme tout le monde, j’ai souffert ; et, pour me soulager de cette souffrance reçue, j’ai construit un système de défense. Or, ce système de défense qui me paraît, à moi, forcément légitime, est perçu par l’autre comme une attaque.
Chaque personne avec laquelle je ne m’entends pas est un être que mon système de défense blesse et dont le système de défense me blesse. Lui comme moi seront convaincus d’être victime et d’avoir reçu la première souffrance. Telle est la raison pour laquelle chaque être humain a tendance à se sentir justifié lorsqu’il fait mal, et victime lorsqu’on lui fait mal. C’est pourquoi nos conflits sont le plus souvent des impasses. Car la seule vraie réponse aux questions « qui a commencé ? », derrière laquelle se cache « qui a souffert le premier », constitue le grand paradoxe relationnel : les deux. Les deux ont souffert en premier !
Il suffirait, pour dénouer vraiment nos conflits, que chacun des deux protagonistes entende et reconnaisse la séquence de l’autre, et le fait qu’il a d’abord souffert, et s’est ensuite défendu.
Nous vivons aujourd’hui dans une société où la pensée dominante est qu’il faut lutter contre le mal en débusquant à l’extérieur de soi ceux qui l’incarnent. Il n’y a pas de bons et de méchants, car le « mal », la racine de la violence, réside nécessairement à l’intérieur de moi. Le constat est double : tout le monde souffre, et celui qui se défend contre sa souffrance transmet la souffrance. Là réside la racine de toute violence.
Ne pas se défendre ne veut donc pas dire rester passif. Il s’agit plutôt de ne pas se laisser piloter par les réactions automatiques de notre système de défense, notre ego. Chacun peut le reconnaître et s’entraîner personnellement à se défendre de moins en moins. Une fois de plus, nous sommes beaucoup plus forts à plusieurs. Nos systèmes de défense ne déclenchent dans la plupart des cas pas tous en même temps, ni de la même manière : nous pouvons donc nous aider et laisser ceux qui ne sont pas « en pilote automatique défense » prendre le lead du groupe à ce moment-là. La qualité de nos relations vraies sera aussi déterminante : nommer ensemble nos systèmes de défense avec bienveillance et soutien mutuel agit comme un accélérateur de nos chemins personnels et de la capacité de notre groupe à ne pas fonctionner en mode défense.
On ne peut supprimer le lien entre souffrance et violence qu’en cessant de se défendre.

« L’engagement collectif » passe par les trois moments de l’action non-violente : la préparation, l’action et assumer les conséquences de nos actes . Nous avons vu 6 aspects de la préparation : décharger en groupe notre violence sur une médiation symbolique, former des « noyaux générateurs » de transition, analyser la situation, réfléchir à l’alternative et commencer à la vivre ensemble, poser un cadre et des « règles du jeu » et s’y tenir, se préparer à ne pas se défendre…  Un programme exigeant mais prometteur !

Dans mon prochain article sur l’engagement collectif, nous aborderons « agir et assumer les conséquences ». D’ici là je vous souhaite de prendre les moyens de préparer vos engagements collectifs !

Benoît

Photos : Pixabay

Notes : 1 Approche développée par Jacques Fuch lors de la formation en Intelligence Collective 3ème et 4ème génération

2 Inspiré du livre « Aimez à l’infini » de Denis Marquet

POUR APPROFONDIR

Vous trouverez sur https://www.m-h-d.be/sept-cles-de-la-transition

  • une présentation des 7 clés de la transition et un schéma résumé
  • l’accès à tous les articles que j’ai déjà publié sur le sujet
  • la possibilité de télécharger gratuitement un Ebook… une mise en bouche !

Auteur/autrice : Benoit Thiran

Formateur, coach et facilitateur. Mon bonheur est de vous aider à faciliter le déploiement de la Vie, personnellement et dans votre organisation! J’ai une expérience professionnelle depuis 1988 dans l’accompagnement des relations et du changement dans des secteurs variés. Créateur du Tableau de Bord du Management-Humain-Durable et des 7 clés de la Transition. Ces deux approches permettent de mobiliser le potentiel des personnes et de l’organisation ! On me caractérise souvent comme un impulseur, un éveilleur, un passeur…

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